CM 2018: Cissé, Tony, Daf, Diatta, on les appelle "Les 2002"

Cissé, Sylva, Daf, Diatta. Ils constituaient le socle défensif de l'équipe héroïque de 2002, vainqueur de la France et quart-finaliste. Ils sont aujourd'hui à la tête du Sénégal pour tenter, en Russie, de faire renaître l'incroyable magie.

Ils sont à l'origine d'un des plus grands séismes de l'histoire du football français. Le 31 Mai 2002, à Séoul, en match d'ouverture du Mondial, les Bleus tenants du titre, et champions d'Europe en 2000, sont battus (0-1) par le Sénégal.

Les certitudes de Djorkaeff, Dessailly, Lizarazu et autres sont giflées par vingt-deux Lions sur un but de Pape Bouba Diop. Le match d'une vie et une fierté pour toute une nation, qui avait placé dans ce rendez-vous face à l'ancien colonisateur des attentes bien supérieures à celle d'un simple match de football, fut-il le premier de l'histoire du pays en Coupe du monde.

Seize années plus tard, on se souvient surtout des excentricités d'El Hadji Diouf, du Bagou de Khalidou Fadiga ou du charme d'un coach magnétique, Bruno Metsu.

Après avoir longtemps recherché un second souffle au lendemain d'un aventure qui l'avait porté jusqu'en quarts de finale, le football sénégalais retrouve la Coupe du monde sous la direction d'autres anciens, "moins sexy", mais déjà incontournables en 2002, à commencer par Aliou Cissé, l'ex-capitaine aboyeur  42 ans, désormais sélectionneur, Oumar Daf, le sage, l'érudit, 41 ans, est devenu son adjoint. Tony Silva, gardien un peu "perché", 43 ans entraine les membres de sa "confrérie" et Lamine Diatta, l'ancien défenseur de l'Olympique lyonnais, 42 ans, vrai gentil et faux calme, occupe les fonctions de team manager.

Cette aventure, nous l'avions vécue à leurs côtés. Même avions, mêmes hôtels, la musique à fond dans la piaule de Diouf et Fadiga, l'apéro tous les soirs avec le coach pour dresser l'inventaire de la journée. Une parenthèse enchantée. Nous les avons retrouvés, il y a quelques jours à Vittel en stage de préparation pour le mondial Russe, que les Lions débuteront mardi à Moscou face à la Pologne. Diatta, Cissé et Daf apparaissent affûtés comme des lames de rasoirs. "C'est Tony qui a pris tous nos kilos", rigole Diatta. Trois ans, déjà, qu'Aliou Cissé a pris ses fonctions. "Trois ans de batail, Trois ans de combat, dit-il. Pour connaître la pression il faut venir en Afrique." Et découvrir la presse locale.

"Bon, on en fait une au méchants ?", propose le coach au photographe de L'Equipe.

"T'inquiète, il suffit qu'Aliou soit naturel", réplique lamine Diatta, déjà membre du staff à la fin du règne d'Alain Giresse (2013-2015).

À son arrivée, en 2015, Cissé a préféré s'entourer d'autres membres de la génération dorée du football sénégalais. "Cela s'est fait naturellement, explique-t-il. Je cherchais un entraineur des gardiens et pour moi le plus légitime s'appelait Tony Silva. Omar Daf, pareil, il a fait cinq Coupe d'Afrique des nations et une Coupe du monde à son actif, il passait ses diplômes. Lamine Diatta, lui aussi, a beaucoup de choses à donner, même si cela ne l'intéresse pas d'être sur le terrain. Il me dit souvent : ‘vous les entraîneurs vous êtes fous‘. C'est un sage et en même temps il est très électrique. Nous avons vécu des choses très fortes qui nous ont liés à jamais. Mais c'est la compétence qui a guidé mes choix."

"En 2002, on pouvait rester dans le bus à attendre Diouf pendant vingt-cinq minutes. Il restait au milieu de la foule après les entrainements…" (Aliou Cissé)

Ici on les appelle "Les 2002". C'est plus simple. "Comment voulez-vous oubliez ? Interroge Diatta. On me rappelle sans  arrêt ce que j'ai fait contre l'Uruguay (3-3). Je suis sur la ligne de but, je mets la tête et reçois la balle en pleine face. Si on en prend un quatrième, on est éliminés, il reste 10 secondes à jouer."

"C'est Inoubliable ! Tu joues la France en Coupe du monde alors que t'es cinquième gardien à Monaco, plaisante Sylva. Avant de partir rejoindre la sélection, Didier Deschamps m'avait dit : ‘tâche d'oublier tes gants'. Mais je ne les avais pas oubliés."

"Sur le plan perso, je garde le souvenir de mon interception sur Djorkaeff, poursuit Daf. Je dézone complètement, je me retrouve à un endroit du terrain ou je ne dois jamais être. J'en avais marre de courir derrière le ballon. Je lui saute dessus et derrière, on marque."

Aliou Cissé, lui, jure qu'il conserve très peu de souvenirs de cette folle aventure.

"Il y a beaucoup d'anecdotes que je ne connais même pas. J'étais le capitaine mais j'étais un peu solitaire en dehors du terrain et j'ai traversé cette coupe du monde dans ma bulle."

À l'époque, le défenseur de 26 ans, vient de quitter le PSG pour Montpelier, il est un footballeur critiqué et compte bien laissé son empreinte sur ce mondial dont il connaît la portée symbolique.

"Évidemment que ce match était un moment très particulier de notre histoire, pour nous fils d'immigrés qui avons suivis nos parents en France, un pays dont on partage la culture et qui nous a aussi tous beaucoup donné puisque nous avons quasiment tous étés formés ici. Pour nous, cela allait au-delà du football, il fallait représenter dignement notre pays face au pays colonisateur."

Quelques jours avant le 31 mai nous avions réalisé une interview du capitaine. Un entretien sans saveur, dans lequel Cissé ne cessait de dresser les louanges des joueurs français. "Mais je me souviens très bien de ce que je vous avais dit une fois le micro éteint."

Dans notre souvenir, il nous avait lancé qu'ils allaient leurs "marcher sur la gueule" ; dans le sien, qu'ils ne se laisseraient "pas marcher dessus". L'idée demeure la même. Il semblait habité par la certitude de marquer l'histoire.

"Il ne fallait pas parler trop fort avant. Mais pas mal de choses avaient été dites par certains joueurs français. Je savais que ça ne serait pas facile pour eux. Bruno, lui, savait qu'on ne perdrait pas. Avant le match, on ne parler que de victoire et de tremblement de terre."

Le tremblement de terre qui frappa Séoul se propagea dans le monde entier, point de départ d'un phénomène médiatique considérable, surtout en France, où les Lions de la Téranga furent appelés les "Senef" (Sénégalais de France). La ficelle semblait un peu grosse, niveau récup, mais personne ne s'en offusqua vraiment. A l'époque, l'histoire décrira une bande de fêtards déjantés.

"Ça ne m'a jamais heurté, dit Cissé aujourd'hui. Il y avait, c'est vrai, des joueurs extravertis. Mais c'est aussi ce qui nous a permis de coller à notre peuple. Au pays on compare souvent les générations 2002 à 2018. Mais aujourd'hui il y a plus de garçons introvertis. En 2002, on pouvait rester dans le bus à attendre Diouf pendant vingt-cinq minutes. Il restait au milieu de la foule après les entrainements, mais avec le recul, tu te dis que c'est aussi grâce à lui qu'on a été autant aimés."

"On était des sales gosses. Vous avez eu les Barjots du handball, nous on était les barjots du foot africain" (Aliou Cissé)

El Hadji Diouf, un garçon goguenard et généreux, un peu frimeur et franchement dingue, capable, lors d'une réception officielle à l'occasion de la CAN 2002, de glisser à un haut dirigeant malien de ne pas s'inquiéter pour l'avenir du football de son pays. "Après notre passage, vous aurez une belle génération d'ici vingt ans." Du El Hadji Diouf, sans filtre ni limite. La préparation à la coupe du monde s'était révélée agitée. Il y aura, en Corée, le passage de la police locale pour un vol de collier dans une bijouterie par Khalilou Fadiga.

Un "défi" lancé à l'auxerrois par les cancres du groupe. Quelques jours auparavant, à la descente de l'avion, les joueurs avaient dû menacer leurs dirigeants après avoir vu leur hôtel. Un bouge. L'argent distribué par la FIFA avait dû servir d'autres intérêts. La nuit précédant la rencontre contre la France, certains d'entre eux, incapables de dormir, s'amusaient à organiser des concours de bras de fer à 3h du matin. Leur hôtel, ils le partageaient d'ailleurs  avec les femmes des joueurs français. Des rumeurs avaient commencé à circuler et sur le terrain, Diouf s'amusa à raconter à Franck Leboeuf sa nuit torride avec son épouse. C'était faux évidemment. Mais cela avait eu son effet.

"En 2002, tout le monde était venu avec son style, on était des sales gosses, rigole aujourd'hui Aliou Cissé. En France vous aviez eu les Barjots du Handball, nous on était les barjots du foot africain. Les sénégalais n'avaient pas l'habitude de voir leur fils avec ce style, cheveux décolorés, tatouages, dreadlocks. Notre génération était libre, avait envie de réussir quelque chose de grand ensemble, malgré nos différences. Ça je le ressens aujourd'hui. Mais ce sont des garçons beaucoup plus politiquement corrects."

"Par rapport à 2002, on a sans doute gagné en rigueur ce que l'on a perdu en folie" (Lamine Diatta)

"Sur le terrain, ajoute Tony Sylva, on se regardait dans les yeux et on se dosait la vérité." Quitte à échanger quelques marrons, comme à la mi-temps d'un match de la Can-2002, entre Cissé et Fadiga.

"S'engueuler, parfois, c'est bénéfique, reprend l'ancien gardien. La nouvelle génération ne discute pas assez, du coup, on a tendance à reculer. Mais le coach travaille dessus, et on espère qu'ils feront mieux que nous. J'y crois."

L'objectif final demeure la qualification en huitième de finale dans un groupe homogène avec la Pologne, la Colombie et le Japon. "Après, on peut battre n'importe qui sur un match", lance Cissé. Cette équipe possède des joueurs de très haut niveau, dont Sadio Mané (Liverpool), et, depuis l'arrivée de Cissé, elle n'a perdu qu'un seul match officiel, aux tirs au but contre le Cameroun, en quart de finale de la Can-2017.

Mais les critiques sur une supposée légèreté tactique n'épargnent pas le sélectionneur, y compris de la part de la génération 2002, de Khalidou Fadiga, de manière plus mesurée, à Amdy Faye, en passant bien entendu par El Hadji Diouf, le plus virulent de tous. "Moi je ne vois rien et je n'entends rien, c'est mieux", sourit Daf.

"Diouf c'est un bon ami, dit Diatta et il ne m'attaque pas. Il sait que je ne le laisserai pas faire. Mais il attaque Aliou. Je n'aime pas ça. S'il a un problème avec lui, qu'il vienne le voir."

Les deux hommes se croisent parfois, mais ils n'en parlent jamais et la vie suit son cours.

"Ce n'est pas quelque chose qui me perturbe, affirme Cissé. Diouf fait du El Hadji ou El Hadji fait du Diouf. C'est un garçon que j'aime bien. Sa place est dans le football sénégalais. Si demain, il a envie d'être entraineur ou directeur technique, il sait ce qu'il a à faire. Parfois il dit des choses qui ont ni queue ni tête. Mais je ne lui en veux pas. À chaque fois qu'on se voit, on rigole, on se tape dans la main. Vous connaissez El Hadji, il n'a rien de mauvais."

Mardi, une nouvelle histoire débutera, et Aliou Cissé ne s'imagine pas effectuer de référence au passé, aussi glorieux soit-il.

"Les joueurs d'aujourd'hui savent qui nous sommes, les portes que nous avons ouvertes. Certains m'ont raconté qu'il y a seize ans, ils étaient parmi les gamins qui couraient après notre bus. Mais aujourd'hui c'est leur histoire." Il aura simplement une pensée pour Bruno Metsu, emporté par la maladie en octobre 2013, à 59 ans. "Vous connaissez le lien que j'avais avec lui, c'était un père, j'étais un fils, je m'inspire de lui. Il l'a prouvé à sa mort."

Enfant de Dunkerque, Bruno Metsu a souhaité être enterré à Dakar, au cimetière musulman de Yoff. A ses funérailles, l'immense majorité de ses anciens joueurs était réunie autour de sa dépouille.

Aliou Cissé et El Hadji Diouf étaient côte à côte. Ils partageaient leurs larmes, soudés dans le chagrin pour accompagner le cercueil de leur entraineur jusqu'à sa dernière demeure.

Sébastien Tarrago - Lequipe

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